Biographie

Fils de Zofia et Julian Woźniak, Jacek Woźniak baigne très tôt dans le milieu de la presse et de l’art. Son père était un journaliste – écrivain de renom, sa sœur travaille également comme reporter.

Il passe une bonne partie de sa scolarité dans la ville de Rzeszów où sa famille réside. Les années lycée seront la première étape de son émancipation artistique. C’est avec Krzysztof Pleśniarowicz qu’il fonde son premier journal : la gazette satirique « Tegoryjec ». Grand ami de la famille Wozniak, Zygmunt Czyż, un graphiste de Rzeszów, l’aidera quant à lui au niveau du développement artistique.

Après le bac, Jacek retourne à Cracovie où il suit les cours des Beaux-Arts. Le conflit avec l’un de ses professeurs se conclut avec le renvoi de Woźniak.

Débuts professionnels

Véritable autodidacte, il persévère et propose rapidement ses premières expositions de dessin et de peinture dans les villes de Cracovie et de Buffalo aux États-Unis. En parallèle, il enchaîne les collaborations les plus diverses. Il travaille ainsi avec plusieurs troupes de théâtre étudiant pour lesquels il développera mise en scène, costumes et campagne d’affichage. C’est à cette époque que commence une fructueuse et longue collaboration avec le groupe de jazz/rock cracovien « Laboratorium ». Il organise avec eux une série d’expo-concerts à Rzeszów. Le dernier en date avec la contribution de Zygmunt Czyż (pl).

C’est également à cette époque qu’il publie ses premiers dessins de presse dans « Student ». Viendront ensuite plusieurs collaborations avec bon nombre de journaux tels que « Prometej », « Życie Literackie », ou encore « Karuzela ». C’est alors que l’influent journal « Polityka » l’engage en qualité de dessinateur.

En 1980 en pleine période de crise du système communiste dans les pays de l’Est, il participe activement à l’élaboration de bulletins de presse de « Solidarność ». Il contribue également à la publication d’affiche de propagande pour de nombreuses manifestations grévistes.

En parallèle, il fonde également le premier journal satirique indépendant « Wryj » (littéralement « dans ta gueule ») dans lequel il publie régulièrement articles et caricatures sous son nom, ainsi que sous de nombreux pseudonymes.

En cette grave période de répression les idées et les actions de Wozniak dérangent. Il est arrêté en décembre 1981 lors de l’état de siège. Il sera libéré 3 mois plus tard contre la promesse de quitter définitivement la Pologne. À la fin des années 1980, le mouvement de révolte entamé par les Polonais envahit toute l’Europe et le bloc communiste chute.

En France

En juin 1982, il débarque à Paris, où il a obtenu l’asile politique, accompagné de sa femme et de ses deux enfants. Il y réside encore aujourd’hui. Il ne remet les pieds en Pologne que douze ans après les faits à la suite de l’obtention de la nationalité française.

Wozniak commence par travailler pour le groupe Arrco où il dessine pour les bulletins d’info, il y élabore diverses affiches, mais il s’y attelle également à des taches moins créatives puisqu’il y distribue le courrier et arrose les plantes.

Il commence à collaborer avec la presse française : Tonus, Libération, L’Evénement du jeudi, le Point, L’Expansion, VSD, Le Monde de l'éducation, Playboy, La Croix, …

L’année 1986 reste un tournant professionnel dans la carrière de Wozniak. Il publie en effet son premier dessin pour Le Canard enchaîné. Après un an où il y officie en qualité de pigiste, il devient salarié à part entière du journal satirique. Il y travaille encore aujourd’hui et chaque semaine, il y illustre la rubrique cinéma, ainsi que l’actualité politique. S’enchaînent depuis de nouvelles collaborations ponctuelles avec Le Monde, Le Monde diplomatique, Le Nouvel Observateur, Témoignage chrétien, Der Frau, Courrier international.

Véritable boulimique de travail, l’artiste réalise de nombreuses affiches pour le Conseil de l'Europe, pour des festivals de jazz, des associations humanitaires ou autres événements culturels. Il prend également part à l’élaboration de clips musicaux (Manu Chao, Akli D), d’illustration de pochettes de disque (La Radiolina de Manu Chao, Archie Shepp, …), travaille avec France 2 pour le dessin animé "Les Durs du Mur", réalise plusieurs films d'animation pour AIDES.

En 1998 avec de nombreux amis (Cabu, Kerleroux, Kiro, …), il monte le site satirique Scorbut1.

Au-delà des aspects médiatiques de sa profession, Wozniak n'a jamais cessé de peindre.

Manu Chao

C'est à la suite d'un dessin de Wozniak sur l’ancien chanteur de la Mano Negra paru dans Le Monde que Ramon Chao, père du musicien entre en contact avec le dessinateur. C'est donc le père, écrivain–journaliste à RFI, qui présente les deux hommes.

Wozniak se propose tout d'abord d'illustrer quelques textes du musicien dans l'idée d’agrémenter la page Internet de ce dernier2. Ne voulant pas s'arrêter en si bon chemin, l'idée prend rapidement la forme d'un livre/CD : « Sibérie m'était contée » (édition « Mille Paillettes ») lequel n'est paru qu'en France en deux étapes. Tout d’abord sous une forme allégée de 48 pages et d'un CD 6 titres, puis dans sa version définitive de 148 pages avec un CD 21 titres. L'objet est aujourd’hui en rupture de stock et fait déjà le bonheur des collectionneurs.

Leur fructueuse collaboration a aussi pris la forme d'une série de clips animés, dont quelques-uns uns réalisés pour la sortie du nouvel album de manu Chao « la Radiolina ».

Plus récemment encore, ils ont peint une série de tableaux sous le pseudonyme Manwoz. Des tableaux exposés en 2007 à Barcelone (Espagne) et à Perpignan.

Archie Shepp

C’est en l’an 2000 que Wozniak fait la connaissance du légendaire créateur du free jazz, Archie Shepp. Le défenseur de la lutte anti-communautariste avait alors encharge la bande originale, d’un film d’animation réalisé par Wozniak (projet caritatif commandé par l’association humanitaire AIDES). C’est lors de la promotion du film, et après avoir visionné ensemble le résultat final que les deux hommes prennent la décision de retravailler ensemble. Ils collaborent notamment sur « Ceremonia », film d’animation de 11 minutes sur le cycle de la vie et de la mort. Wozniak signe également l’illustration des pochettes de disque du jazzman (First Take, Kindred Spirit, Gemini, Phat Jam, Wo!man …) Avec les dessins en direct sur le grand ecran, Wozniak participe au spectacle Phat Jam d'Archie Shepp, Napoleon Maddox et Is What.

Manwoz

Personnage haut en couleur né de l’imagination de Wozniak et Manu Chao. La biographie officielle de ce drôle de personnage le décrit ainsi :

Né dans les lointaines plaines d’Ukraine en 1959, près du sinistre Tchernobyl. Seul garçon d’une famille nombreuse. Un père galicien, une mère de tavern, très jeune Manwoz perd goût au monde qui l’entoure, l’école l’ennuie, sa famille l’ennuie. A 15 ans, il décide de parcourir le globe, en quête des …. Disparues. Et depuis il cherche, Il cherche, Et il cherche …

Expositions

Barcelona 2007 Perpignan 2007 Guadalajara (Mexique) 2009 Inca (Mallorca) 2010

Bibliographie

Wozniak a publié et copublié :

  • I love Moscou (chez Le Cherche midi)
  • Révolution ! (chez Albin Michel)
  • Ces enfants qui ne viennent pas d'une autre planète : les autistes (de Howard Buten, chez Gallimard)
  • Made in Guadany (de Michel Piquemal, chez la Mauvaise Graine)
  • Six milliards de prophètes (avec Yann Thomas, chez Odeon)
  • Abécédaire partiel et partial de la mondialisation (avec Ramón Chao & Ignacio Ramonet, chez Plon)
  • Sibérie m'était contée (de Manu Chao)
  • Entrée des artistes (avec Marjorie Guigue, chez Ramsay)
  • Cuba miracles (avec Ramon et Antoine Chao et Marjorie Guigue chez Flammarion))
  • Las andaduras del Che (de Ramón Chao)
  • Les impubliables (avec Cabu, chez l'Archipel)
  • Sarko, mon amour (chez l'Archipel)
  • Chopin (chez BD Jazz)
  • Vive la malbouffe( avec JL Porquet, O.Recasens, C.Labbé chez Hoebeke)
  • Manu & Chao... il y a la mer la bas au loin... (chez Because)
  • A gospel story (chez Bd music )
  • Vive le meilleur des mondes (Hoebeke )
  • Petit guide de survie en pays de réac (Jean-michel Thenard chez Seuil )

Il a également réalisé des séries d'illustrations pour divers auteurs.

l'ENCYCLOPEDIE LAROUSSE...

http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jacek_Wo%C5%BAniak/184635

Jacek Wozniak : « La satire fait office de tampon entre les autorités et la société »

Quand Jacek Woźniak, artiste et journaliste, s'est installé à Paris en 1982, la carrière de Jean Cabut, icône des dessins satiriques, était en plein essor. Ils sont rapidement devenus amis et ont, entre autre, donné naissance à la collection de dessins Les Impubliables. Ils étaient alors loin de se douter que Cabu serait assassiné le 7 janvier 2015 au nom d'Allah dans les locaux de Charlie Hebdo.

C'est dans le Marais, un quartier historique de Paris, que je rencontre Jacek Woźniak, à deux pas de son studio et de la rédaction du Canard enchaîné. Je suis impatiente de rencontrer cet artiste provocateur et excentrique dont la vie a été, après tout, remplie de succès.

 

Tu t'es vu sans Cabu ?

Ses articles ont été publiés dans des journaux comme Le Monde, Libération ou Le Canard enchaîné, sans parler de ses photos, de ses posters ou encore de ses pochettes de CD très prisées. Il a également collaboré avec des gens comme Manu Chao ou Archie Sheep. À mon grand étonnement, Woźniak s'avère être très modeste et accessible. Il me salue en me disant « Appelle moi Jack », alors que je pourrais bien être sa fille. L'espace d'un instant je me demande si les choses seraient différentes si nous étions en Pologne.

La Pologne que Woźniak a laissée derrière lui était un pays hostile aux artistes indépendants, la censure et la propagande y fleurissaient à chaque coin de rue. L'artiste a trouvé refuge en France, où le public a apprécié son style original qui rappelle les oeuvres de Joan Miro, Vassily Kandinsky et consorts. La simplicité et le pouvoir expressif de ses peintures créent un medium qui interpelle et qui est capable de diffuser efficacement des contenus et des messages satiriques. L'oeuvre de Jacek Woźniak déborde d'énergie et de couleurs.

C'est cette couleur qui a amené l'artiste à devenir ami avec Jean Cabut, plus connu sous le nom de « Cabu ».  « C'est moi qui coloriait ses dessins car les couleurs ne l'intéressaient pas, se souvient Woźniak. Il utilisait des crayons de couleurs pour enfants, c'était du Cabu tout craché. Les premiers dessins sur lesquels j'ai travaillé étaient ceux du Club Dorothée, le programme qui a donné à Cabu sa popularité.»

Après la fusillade à Charlie Hebdo, au cours de laquelle Cabu a été assassiné, les Français ont vu une partie de leur enfance s'envoler : le défunt dessinateur avait joué un grand rôle dans leur passage à l'âge adulte. « Ce n'est qu'une semaine après la tragédie que j'ai enfin reconnu qu'il était mort, explique Woźniak. C'est intéressant de penser que les frères Kouachi (les tireurs, ndlr) ont grandi en France et ont sans doute même regardé le Club Dorothée », ajoute-t-il avant de reprendre son souffle. « Quelque chose a dû se passer dans leur vie. Les gens disent souvent qu'un passage en prison change un homme. »

Nous nous rencontrons deux semaines après la fusillade : la France entière est encore en deuil et le monde se laisse aller à des tendances islamophobes entretenues par le discours populiste des partis politiques tels le Front National ou UKIP. Pegida sort de sa cachette à Dresde (Allemagne) pour cracher ses slogans racistes. Pourtant, selon Woźniak, les politiques du terrorisme ne devraient pas être utilisées pour excuser ou restreindre car il s'agit d'une sphère complexe et confidentielle. « Il y a beaucoup d'éléments auxquels nous n'avons pas accès, mais cela reste des jeux économiques. La religion joue le premier rôle, la politique n'a rien à voir là-dedans », explique-t-il.

Et puisque cette sphère confidentielle est vouée à rester confidentielle aussi longtemps que possible, les systèmes éducatifs du monde entier s'attachent de moins à moins à élever des individus à faire preuve d'esprit critique. « Aujourd'hui, on apprend aux enfants à ne s'opposer à rien : on leur apprend qu'il faut gagner de l'argent, rien d'autre », Woźniak critique sans ménagement l'influence du capitalisme sur l'éducation. « L'éducation en Europe est un système artificiel qui s'est perdu il y a déjà plusieurs années. De nos jours, on n'apprend plus aux jeunes la tolérance mais comment réussir à un examen », commente-t-il.

Alors, quel est donc le lien entre l'instruction, l'éducation et la liberté dans notre société démocratique ? « Aux obsèques de Tignous (un des dessinateurs de Charlie tué dans les attaques, ndlr), Christiane Taubira a dit que nous avions l'impression d'avoir déjà tout, y compris la liberté d'expression. Mais la liberté n'est pas quelque chose que l'on obtient une bonne fois pour toute, c'est un processus qui doit être maintenu en permanence », explique l'artiste.

Le problème ce n'est pas la religion, c'est l'argent

Même s'il vit à Paris depuis 33 ans, Jacek Woźniak retourne fréquement en Pologne, qui a pris le mauvais chemin en alimentant un capitalisme assoiffé qui transforme les Polonais en une armée de consommateurs conformistes. « Ce ne sont pas ces changements que nous voulions », me dit-il. Il admet cependant que la Pologne n'est pas le seul pays pris au piège des griffes du veau d'or. « La consommation et la religion sont deux formes de manipulation. La religion est aussi une forme de contrôle de l'esprit, explique l'artiste. Mais quand on contrôle un groupe de gens, quand quelque chose comme l'État islamique - qui croule sous le pétrole brut - se forme, ce n'est pas la religion le problème, c'est l'argent. »

Les hommes politiques qui posaient pour les photos, lors de la marche Républicaine du 11 janvier, auraient sans doute beaucoup à nous dire sur l'importance du rôle joué par l'argent. Près d'un million et demi de gens ont marché dans les rues de Paris pour rendre hommage aux victimes de la fusillade et condamner une attaque contre la liberté d'expression. « La liberté d'expression n'est pas une liberté partielle. » Woźniak se souvient de ses années en Pologne, quand il travaillait aux côtés du mouvement Solidarnosc et écrivait pour les magazines politiques Polytyka et Wryj,  ce dernier qu'il a lui-même fondé. « Quand je travaillais pour les journaux Polityka et Życie, chacun des magazines avait son propre censeur. »

Il n'y en avait aucun en France en 1982 quand Woźniak est arrivé. À la place, existait une sorte d'auto-censure fondée sur les coutumes et le capitalisme. « Aucun des journaux traditionnels ne voulait publier des dessins du Pape - cela aurait été tout simplement inapproprié, se souvient-il. Et puis il y avait les publicités - on ne pouvait se moquer de Bouygues dans un journal qui publiait ses annonces publicitaires. »

À chaque cour son bouffon

Peut-on donc rire de tout en Europe ? Comment doit-on aborder la question du blasphème dans des sociétés aux cultures et religions multiples ? « Dans une société comme celle-ci, si l'on doit prêter attention à tout et à chacun, on arrive à rien. Ou alors on se retrouve avec une société bien sous tous rapport et très artificielle. Rien d'autre que du plastique, affirme Woźniak. On a besoin de conflits pour avancer. Échanger des points de vues permet de réaliser que ceux qui ont le pouvoir et l'argent ne sont pas les seuls à avoir raison. »

Dans une société libérale, le refus, la moquerie, la caricature, la comédie et le grotesque sont les éléments clés d'une critique constructive. « La satire fait office de tampon entre les autorités et la société. Elle amortit le choc. Si les papes catholiques et les imams musulmans avaient leurs propres bouffons, il n'y aurait aucun problème, aucune tragédie. »

Bien qu'il soit difficile de ne pas reconnaître le sens des conclusions logiques que tire Woźniak, elles soulèvent tout de même une question : est-ce que les actions de fanatiques aveuglés par la guerre sainte ont quoi que ce soit à voir avec un raisonnement logique et éclairé ? La compréhension et la solidarité apaisent nos peurs quant au futur, mais suffiront-elles à prévenir de tels évènements ?

On se souvient encore de ces kalachnikov prenant en visée des crayons désarmés. Là se trouve le meilleur symbole de l'inéquité de ce combat schizophrène.

 

  • AuteurKatarzyna Piasecka
  • TraducteurElodie Red